Discours des Nosotros

 

Préface de 2010

 

Comme indiqué dans l’intro j’avais, à l’occasion de mon soixantième anniversaire, fait quelque chose de dangereux, avec l’inconscience qui me caractérise mais me permet d’être et de forer le contingent. L’idée était de rassembler les acteurs de ma vie, ceux qui étaient vivants, libres et accessibles, et de les mettre en scène dans un château alors détenu par un architecte un peu fou, un peu génial aussi, qui y vivait sa vie tantrique, sexœucuménique et fantaisiste. Pascal Hauserman, mit le château à ma disposition et nous donna un mois pour répéter cet impromptu théâtral. Je trouvai ça aussi intéressant qu’un concert (à cette époque je ne publiais pas de livres) et nous nous mîmes à l’œuvre pour faire de cette nuit une sorte de pièce de théâtre évolutive. Je m’étais choisi comme personnage l’Empereur de Star Wars, allez savoir pourquoi. Je crois que j’avais tout simplement envie de porter une robe de moine. C’est le moment de préciser à tous les esprits chagrins, aigrejaloux et trop suisses que si je me donnais ce titre c’était pour une raison aussi évidente que simple : je régnais sur l’Empire de mes rêves, rien de plus. Mais rien de moins. L’idée fut d’accueillir les invités, de leur faire signer et annoter un grimoire savamment vieilli puis, quand ils seraient tous présents, de les faire descendre par couples le grand escalier d’honneur du château, un maître de cérémonie déclamant leurs noms, mérites et titres. J’ai donc écrit le texte qui suit et l’ai confié à Wey qui fut un meilleur Empereur que moi. Il y avait des problèmes contingents dont sonoriser le confessionnal afin que toutes les confidences soient audibles des caves aux combles, trouver deux Amazones armées, belles et incorruptibles, organiser un vaste repas indien (ce qui aux yeux de la majorité était le moment important de la soirée), installer un casino avec une vraie roulette à l’étage afin que les invités puissent s’y damner, organiser un espace flamenco avec de vrais gitans, créer la loterie de Babylone où l’on pouvait gagner des trésors mais aussi tomber en captivité, délivrer des sauf-conduits aux ministres présents afin d’éviter qu’ils ne soient menottés par nos Amazones déchaînées, former les couples pour la descente de l’escalier, etc. Il me fallait aussi apparaître au bon moment et nous eûmes l’idée de créer un groupe de trois moines encapuchonnés dont le premier sur les marches était l’acteur Jean-Luc Wey à qui ces pages sont dédiées, et les suivants des figurants masqués, dont moi en seconde place. Les Amazones, à un signal donné, devaient révéler la vraie identité du deuxième moine moines en arrachant sa robe de bure, qu’il avait fallu faufiler de scotch adhésif afin qu’elle tombe plus facilement. La Nuit fut belle, avec un mélange d’environ trois cents personnes, de 15 à 83 ans, quelques jeunes voyous mais dans l’ensemble, les banquiers, les avocats et les gens d’argent mis à part, une belle distribution, évoquée dans le texte qui suit. Ce fut dangereux parce que j’avais, avec mon éternelle sottise, joué avec les signes et, d’une certaine manière, annoncé la fin de La Lumière. Ce qui eut lieu la même année. Le texte qui suit prend une tournure médiévale et il parle (trop) bien du chaos. Aujourd’hui je sais ce que c’est. La guerre a eu lieu, la plupart des personnes présentes sont mortes ou disparues, les couples se sont défaits, le monde est devenu trop semblable à ce, qu’imprudemment, j’évoquai ce soir-là, il est temps de consigner toutes ces choses. Voici le texte lu par J.L Wey, aux marches de l’escalier d’honneur du château des Avenières, à neuf heures le soir, le vingt du mois de mars mil neuf cent quatre-vingt-treize.

 

Discours des Nosotros

texte intégral

 

Mes chers sujets,

Et vous autres étrangers distingués, pouvoirs, confréries, loges, nos Seigneurs et gentes Dames les titres oubliés et encore vous les obscurs, les sans-grade, gens des Pays d’Alentours, que Nous devinons à la lisière de Notre regard et que toujours Nous préférons. Vous fûtes, il Nous plaît que vous le sussiez, très beaux et paradants, jeunes à votre façon, pétant le feu ou il n’importe quoi, à descendre ces nobles marches et Nous vous avons regardé avec satisfaction, à quelques exceptions près, que Nous avions bien entendu programmées avec soin.

En toute immodestie Nous vous saluons et Nous nous bornerons à vous apporter deux mauvaises nouvelles car, si vous êtes en quelque manière nos sujets (ceux que Nous rêvons) vous êtes ce soir notre cible, et, chose singulière, le sujet impluriel que Nous traitons.

L’heure est venue de régler nos comptes/ et Nous pensons bien Nous y employer de manière diligente. Ouvrez bien vos esgourdes et dessablez vos portugaises car Nous serons presque totalement et irrémédiablement brefs.

À Nous, qui vous avons pensés et médités pendant bien longtemps Nous vous offrons brute de la fonderie cette question qui Nous tourmente : Chacun d’entre vous en cette salle est Notre égal et règne sur ses propres marches : L’Empire de ses songes. Mais combien d’entre vous le savent ? Et combien osent le pratiquer ?

Vous Nous avez sur ce point beaucoup déçus et inquiétés et - Nous le pensons - votre manque d’impérialité et votre horrible modestie  alpine, ultramontaine, lémanique, helvète et rhônique affaiblissent en ces lieux la trame même du monde, cette trame que notre ami l’Empereur Salvador Nous décrivait comme totalement gluante et cosmiquement proche d’un énorme fromage suisse. Pour tout vous dire Nous Nous sentirions plus en sécurité dans la bonne ville de Tenochtitlan avec ses terribles tremblements et ses fumées qu’en cette incertaine campagne que fréquentent aujourd’hui des démons et que votre paresse découd à grande vitesse.

Nous vous retrouvons trop conformes, trop « bien », trop gentils, trop pétris de cultures mortes et, Nous l’admettons, Nous vous eussions voulus plus sans-gêne, plus fanfarons, un peu menteurs, de forte senteur et suints et - pourquoi pas ?- gicleurs-de-probables. Nous vous exhortons à faire grandir en vous votre dimension noble d’Univers : le Bruit !!

Qui d’entre vous se
croît digne du Grand Pardon ?
Et qui pourrait l’accorder ?

Oui, vous Nous avez déçus en pensée, en action, en paroles et par omission et peut-être ces formules vous feront-elles tourner votre regard vers un coin de cette salle, là où se trouve Notre confessionnal, à toutes fins utiles. nous en reparlerons sous peu…

Notre seconde mauvaise nouvelle est brève :

Nous avons pris la décision
de cesser de vous rêver .

Les conséquences vous en paraîtront de prime abord insignifiantes, Nos chers “Objets” - car Nous ne pouvons plus traiter d’un sujet qui n’est plus dans notre rêve ! - toutefois vous serez vite réduits à l’état d’autonomie, vous devrez porter ce monde où Nous n’existerons plus, devenir dans l’instant de grands architectes et Nous souhaiterons, de la (R)etraite que Nous Nous proposons d’expérimenter, être bien rêvés par vous, dans un monde qui ne se défait pas et dont, bordel de merde, les coutures tiennent. Soyez prudents, chers Objets, car, d’ici l’aube de ce printemps, vous ne vaudrez que ce que vaut votre imagination solitaire et votre pouvoir conceptuel. Oh ! il se peut bien que la ligne du Pays d’Alentours : tram XII existe encore quelques heures, par habitude, comme d’autres détails infimes… mais nous espérons ardemment que nul ici n’oublie de penser les virgules du Monde, ses petites coutures et les humbles rivets qui lui donnent de la cohésion. Nous abdiquons, Nous Nous dessaisissons de ce qui fut Notre pouvoir et des clefs des margelles et structures. Il n’y aura plus de chef d’orchestre invisible, plus de trame d’Univers et - cela Nous amuse fort - vous serez, vous êtes déjà -, la Lumière originelle, les Eaux, la Terre et les Esprits animaux, comptables de vos propres arcanes, des marches de vôtre Empire et de tout ce qui s’y peut passer et penser.

Pour garantir un univers pur et dur comme le cristal il Nous faut des rêves violents, clairs et forts comme ceux qu’apportent les grandes nuits froides du Nord. C’est ce considérant que Nous avons confié aux femmes pouvoir : la mission de gagner cette guerre - en Amazones - ou de Nous pleurer en romantiques, et aux hommes de porter une cravate noire, pour marquer le deuil de leurs territoires, que peu à peu leur retirent le chaos et le bruit, aléatoirement : toutes choses magnifiques et dangereuses mais comprises hélas des seuls musiciens, mathématiciens, philosophes, poètes et amazonesses / qui n’en révèlent pas volontiers les secrets.

pouvoir : Nos services et nos puces savantes savent de vous plus de choses que vous n’en sauriez imaginer, et la plupart Nous plaisent. En cet instant même je discerne ici, à quelques pas, parmi vous, de petites lumières, vaillantes et vacillantes, moins éphémères que celle des chandelles : ce sont des âmes, elles me parlent.

Il y a parmi vous trois hommes impeccables - deux d’entre eux sont des femmes (mais personne n’est parfait) et plusieurs Anciens. De ceux-ci Nous Nous honorons de savoir que l’un d’entre eux est un Grand Ancien qui exerce son regard vers l’intérieur, sur sa lignée et sur son son temps. Sachez le reconnaître et qui sait ? Le connaître.
Deux autres encore reviennent du Royaume des Morts et sont transformés.
Certains, c’était prévisible, ne comprennent rien à Nos paroles et pensent que nous disons n’importe quoi. Compte tenu de la densité de ces palabres nous ne leur donnons pas tort.

Pour le bref je vous apporte quelques nouvelles des marches de l’Empire.

 

Les Francs nos voisins ne le sont plus guère - depuis avant-hier - et les Germains sont maintenant nos cousins d’Europe. Un siège sera revendiqué cette année au Nations Unies pour la Nation Cétacée et les Hispaniques se préparent à reconquérir les Amériques d’une manière moins chrétienne, c’est-à-dire plus catholique.

Seuls les Italiens Nous paraissent immuables, ils connaissaient déjà le Chaos. Il y a des tempêtes qui passent sur l’Europe et la Transylvanie, laissant au hasard de l’or ou du sang sur les pierres. Le temps est proche en lequel les Suisses pourront enfin se voir dans leurs miroirs et Nous ne préjugeons pas de leur réfraction.

Au proche Pays d’Alentours : Ultramontain l’un de nos Princes temporels a rencontré la sagesse, un autre a pris la sage décision de se retirer en terres d’oubli : il s’y trouvait déjà mais l’ignorait, un dernier l’y suivra mais et ne le saura jamais.
Nous eussions aimé accompagner avec amour dans sa déchéance imméritée ce grand Ministre notre Père qui mourût naguère dans l’oubli, mais tout ceci va avec le Fleuve est écrit dans le Livre et en un sens est vrai et beau et bon.

Le Chaos humain ascendant bientôt à la fatidique moyenne des nombres 666 et 4,669 Nous vous conseillons de vendre un call sur le Paradis et d’acheter un put sur l’Enfer, votre fortune est garantie, elle sera virtuelle comme le sont toutes les fortunes.

Il Nous plaît, enfin, de voir qu’ici les genres, âges et pouvoirs se mélangent. Nous espérons que vous avez osé participer à cette loterie de Babylone qui ne reconnaît aucun autre pouvoir que le hasard ou Nos machinations et forgeries, exception faite pour les Ambassadeurs ici présents que Nous sommes bien tenus de reconnaître.

Nous avons visité en Hawaï une clinique dont les docteurs sont des dauphins et pourquoi pas demain une banque dont les gestionnaires seront des kangourous ? Nous les pensons gracieux, sachant frapper fort avec leur queue et prestes à établir des comptes numériques en leur marsupiale poche.

Ainsi, chers sujets, s’écrivent ou se disent les chroniques de l’Empire, petites, partielles, nulle bibliothèque ne les contient toutes.

 

Il se prépare ce soir diverses fins de règnes et des recommencements. Nous voyons aussi la lueur d’un incendie car quand un amour se meurt c’est aussi, quelque part dans le monde, une bibliothèque qui brûle.

Nous nous sommes préparé une transition discrète vers d’autres dimensions et Notre meilleure garantie de secret n’est autre que le tapage dont Nous l’entourons.

Ayant dit tout cela il Nous est loisible de vous adresser Notre bénédiction et Notre message d’amour avec trois conseils : cette loterie à laquelle certains ont participé est à l’image de Babylone l’ancienne : vous y tirez un destin, un pouvoir : symbole insignifiant ou précieux.

Notre premier conseil : Appréciez votre choix quel qu’il soit, pratiquez-le sur vous et sur d’autres, répandez-vous.

Le deuxième : Utilisez sans vergogne Notre Grand Maître de Cérémonie. Il possède toutes les indications, les grâces, jetons de couleur et clefs temporelles ou spirituelles dont vous aurez besoin d’ici à l’aube.

Le dernier : confessez-vous les uns les autres et accordez-vous le Grand Pardon / , Nous vous en conférons le pouvoir.

 

Certains le savent : nous n’avons pas de caves d’enfer/en ce château, telles celles que le bon Professeur Gérôme nous avait offert l’an dernier avant que ne frappent les chars de feu qui nous enlevèrent sur le Mont Salève et jusque chez la grande putain de Babylone en passant par chez les Lybiens. Mais enfer pour enfer la Géhenne, en sa version portable, chacun d’entre vous trimballe la sienne, nous le savons bien !

Confessez-vous donc, à tour de bras : le silence de ce confessionnal sera enregistré, traité et diffusé électroniquement dans tout le château, aléatoirement, hors de nos choix et de manière tout à fait imprévisible, même pour Nous.

Soyez drôles, sincères, abandonnez toute hésitation comme toute retenue, la Nuit est à vous.

Avant que de me retirer j’appelle le jeune comte Dracula qui a bien voulu venir de Londres pour profiter de vos énergies et retrouver la Femme Ultime , à travers le temps.

 

 

Que ces espaces s’ouvrent maintenant

et que notre part

la plus négligeable/

Nous soit arrachée et se sépare de Nous

et ,

tant qu’à faire ,

se choisisse une femme /

la plus belle !

pour ouvrir le bal