La Fille de Monaco

J'avais envie de voir La fille de Monaco. 
Pour Luchini, pour le mot fille sans aucun doute, ce substitut inévitable à femme pour les hommes de mon âge. M'attendant à une comédie bien enlevée je suis surpris de tomber sur un drame. On va pouvoir modifier la formule godardienne : "Un homme (âgé) rencontre une fille, le drame commence.
3 acteurs excellents, trois destins, mort, réussite et paix intérieure.

Le scénar n'est autre que celui de la fille centrale, Luchini joue Goethe, Schopenhauer ou Faustus dans une version parisienne de ce temps. Rien d'extraordinaire. Louise Bourgouin, présentatrice insolente et jolie de la météo de Canal+ joue son rôle au cinéma et excelle dans la raréfaction du tissu porté à même la peau, à pied, en scooter, en boîte et dans les calanques. Cette diablesse est très belle, une longue blonde souple, allante par tous les temps, son sourire est plus irrésistible que ses jambes.  Louise a une belle manière de faire bouger l'espace et d'incarner le rien culturel présent. Ce qui emporte immédiatement  l'adhésion est la joyeuse impertinence de son vocabulaire, le langage cool, imagé, pas trop banlieue, elle le manie avec une vivacité qui séduit d'entrée le spectateur. Rafraîchissante. Ça n'a rien de rare, je connais une masse de filles intelligentes qui parlent comme ça mais elle a le "truc en plus". Allez donc analyser! En face de cette nouvelle venue - dont on dit qu'elle auditionne ces jours pour Tarantino - deux personnages lourds. Luchini en avocat fatigué et Roschdy Zem en garde du corps inquiétant. Je connaissais mal le second mais il est présent dans beaucoup de films. Un physique maghrébin très typique, une variante sombre et dense de Sami Naceri. On s'apercevra vers la fin de l'intrigue que c'est un rôle de passionné, au sang.

Luchini est un Parisien sur le Rocher. Inutile de décrire son aura, c'est un ténor du barreau (l'homme à effectivement une tête de ténor…) et il vient pour "faire un miracle", on le lui demande expressément. La réalisatrice réussit le tour de force de le contenir, loin de ses dérapages habituels un peu trop connus. Il est sobre, profond, blessé. Les scènes d'audiences sont moyennement intéressantes, les scènes de sexe également. Bien entendu Audrey (Louise B*) saisit rapidement tout ce qu'elle peut extraire de cet homme en vue. Paris, être une star. Elle l'attache savamment mais, parallèlement, se montre très imprudente, choquante, floue. Elle est trop sûre de le tenir. Elle ne peut pas comprendre qu'un Luchini, avec sa culture encombrante, son imaginaire, n'a rien d'un one night stander. Il l'idéalise immédiatement, elle a de quoi mais c'est hors de son champ de perception. Passons sur les détails d'une intrigue bien rythmée, le garde du corps qui a été l'amant d'Audrey finira par la tuer en provoquant un accident du type Grace Kelly. Et Luchini, qui en a la possibilité, endossera ce crime passionnel qu'il n'a pas commis. Le résultat est le suivant : la mort pour la fille de Monaco, une nouvelle vie pour le garde du corps et un temps de prison pour Luchini.

Ce qui est fabuleux c'est le pouvoir exercé par cette fille sans grande importance culturelle ou sociale, un pouvoir de
fille centrale (moderne). Je me demandais, pendant la projection, si j'allais assister à un remake de la fille et le pantin. C'est plus que ça, c'est au delà. Car chacun des personnages a raison, chacun suit une juste voie.
Le garde du corps veut survivre, échapper à une condition très précaire. Il est dur avec lui-même et les autres, il est, à sa manière, idéaliste et entier. Il ne parviendra pas à accepter qu'un homme vieux, friqué et célèbre lui ravisse la fille de Monaco, c’est-à-dire une instance de la vie. Dans leur dernier dialogue elle s'est montré féroce avec lui en soulignant son peu d'importance sociale. La fille de Monaco - comme beaucoup de filles - n'aime pas le sexe, elle ignore les urgences masculines. Elle veut réussir, elle veut être une star. C'est un Rastignac femelle, un modèle aujourd'hui très courant et encouragé. Que fabrique-t-on d'autre à Starac ou à Nouvelle Star? Mérite-t-elle la mort? Oui et non. Elle mérite la colère de Roschdy Zem. Il aurait pu la mépriser mais il n'est pas capable de ce genre de transpositions. Il est primaire, bourré d'énergie masculine brute. Pourtant, Audrey n'a pas disposé de beaucoup de choix. Son unique capital c'est sa jeunesse, sa beauté, les hormones et messages phéromoniques qu'elle dégage, son sourire, une fois encore "la vie et son pressant message". Elle sait très bien que ça ne durera pas et, dans le microsystème monégasque, elle a joué sa partie au plus serré. Des copains, un job survolté mais fatalement éphémère, la fille de Monaco se grille chaque jour et pourquoi ne saisirait-elle pas l'occasion qui passe? Son comportement est un sans faute de jeune femelle mais ses copains la traitent de pute. Le problème est que Luchini manque de cynisme et d'inculture jeune. Ils auraient pu faire un bout de chemin ensemble. Il aurait passé quelques bons moments avec elle et, immanquablement, elle l'aurait balancé pour un plus jeune, plus médiatique, plus pipole. Hélas, l'avocat est surtout un poète (ça n'arrive que dans les films) et il se prend cette messagère de la race en pleine figure. Il est incapable de jouer avec elle. Elle est puissante, elle ne sait pas vraiment comment ni pourquoi mais elle est fatale car elle va jouer avec son fatum.
Comme remarqué plus haut ce ne sont pas les séquences sexuelles qui sont émouvantes, c'est je jeu de ces trois énergies, de ces trois désirs parfaitement légitimes mais dont le rapprochement va créer le drame.
Que fait Luchini in fine? C'est un homme dévasté. La tornade Audrey ne l'a pas épargné. Il n'a pas été capable de tirer, tout simplement, un coup. Cette fille possède tout ce qu'il faut pour relancer sa machine masculine fatiguée, pour reconstituer ses énergies sexuelles, pour lui rendre la vie. Acte de Déesse, c'est ennuyeux… Du coup c'est un homme neuf, il devient voyant, les couleurs et les saveurs du monde investissent les choses de sa vie. Renaissance. Il vit tout ça en profondeur et acquiert une vision de l'impossible. Il sait très bien ce qui se passera s'il emmène Audrey à Paris, des instants de feu et beaucoup de cendres. Malgré tout cela il est heureux. Il aurait pu ne jamais la rencontrer. Le garde du corps, tel un messager du destin, le libère de sa vie d'avant et le prive d'un fragile futur. Après quelques jours d'extase, de surprise, de plaisir, de rage et de jalousie il choisit la paix, la prison. Il s'en fout. Il a vu, comme les voyants voient. Il est tranquille dans sa cellule, il est, pour un temps, délivré d'être un homme social, il est probable qu'il savoure son éphémère miracle, la fille accident.

La fille centrale est toujours puissante et - semble-t-il - incontrôlable. Il y a plus dans ce film qu'on ne le l'imagine à lire les critiques et voir les previews, il y a de l'éternel. Tout se passe comme si le film entier n'était projeté que dans la tête de ces deux hommes. La fille passe, ce sont eux qui construisent le drame.
Remarquons une bonne chose : à aucun moment la religion n'interfère dans le déroulement du drame. Depuis le temps qu'on attendait ça… L'idéal pour les protagonistes eut été d'apprendre à piloter leur attelage fou mais nous n'avons que peu d'exemples de ce type de réussite. Et, qui sait? le goût du drame est peut-être le parfum le plus enivrant de ce mortel cocktail? 


Foutus codes qui nous gèrent de l'intérieur!


Jacques Guyonnet