Nos Amours

(Du Banquet au divan : dépendance des libertés)
01/97

Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Apollinaire

 
Nos amours Histoire d'Amour Les quatre catégories L'hystérie
 

Nous terminons un parcours qui a commencé avec le problème général de
la connaissance (Vérité) et de sa fondation dans l'action (liberté)
qui, elle-même, cherche à se fonder dans son rapport à l'Autre (morale)
qui ne peut se réaliser que dans une communauté particulière et située
(politique). L'amour est ce qui nous donne place, nous inclut dans
cette société, nous concerne et nous préoccupe (passion). Figure de
l'impossible tout autant que les précédentes (vérité, liberté, morale,
politique), et pour cela, tout aussi central et insistant même si
"parler d'amour n'est pas fait pour donner à connaître, mais pour
éprouver.441 Sartre".
 
* De la politique à l'amour

Le but de la politique, comme reconnaissance du citoyen et mise en
commun, vise l'amitié, la fraternité des concitoyens (la politique
consiste à faire naître l'amitié129 Aristote). C'est une force de
rassemblement. Pourtant "la politique est la politique mais l'amour
reste l'amour" comme disait Mazarin, c'est-à-dire ce qui nous concerne
individuellement, intimement, dans nos rapports concrets, dans notre
être (plus que la mort ou le devoir, nos passions) au point qu'on peut
penser que seul importe l'amour. Pour que nous nous sentions aimables,
il faut en effet que nous soyons aimés. Devant les urgences politiques
qui se font de plus en plus pressantes, on est toujours tenté de se
replier sur une morale et un bonheur privés. "Ainsi le papillon de
nuit, quand s'est couché le soleil universel, cherche la lumière à la
lampe du foyer privé. Marx 317". Mais on ne peut s'abstraire de notre
communauté car rien ne vaut que pour les autres et l'aimé ne peut
remplacer le monde. A force de s'y brûler les ailes dans une liberté
sexuelle qui épuise tous nos rêves, personne déjà n'y croit plus. Ce
n'est pas d'être l'emblème de la religion chrétienne qui a répandu
l'amour sur la terre, mais l'amour change pourtant avec la société et
prend les couleurs du temps. Chacun sait que l'amour a besoin de la
liberté. Selon Aristote, il a besoin aussi de solidarité, ne pouvant
vivre de l'intérêt égoïste qui nous oppose. Il faut donc s'occuper en
priorité de notre communauté politique menacée où l'amour même
retrouvera son élan. La politique ne remplace pas l'amour elle le rend
possible.
 
* L'origine du monde

Le Banquet, de Platon qui est son _uvre la plus connue du public, est
aussi la plus étonnante. On se demande d'abord ce que ce théâtre a de
philosophique, abandonnant la méthode socratique de définition pour se
contenter de montrer toute la diversité de l'amour, son jeu social et
sa contradiction. En effet, il se pourrait, d'après Lacan, que parler
d'amour soit une jouissance en soi alors que l'amour effectif n'est
qu'un naufrage ordinaire, "un ratage du rapport sexuel qu'il n'y a
pas". Il est bien vrai que les histoires d'amour finissent mal, en
général mais nous sommes malgré tout les enfants de l'amour et sans
amour aucune parole même ne serait possible. Il n'y a d'être que pour
un Autre (Hegel, Sartre, Lévinas, Lacan). L'amour est origine. C'est le
surgissement de l'amour qui crée le discours et la liberté, en même
temps que le mensonge et le refoulement (l'amour crée la communication
avec ses codes, le langage maternel, il crée aussi des devoirs qu'il ne
peut remplir sans mensonge-dissimulation-intériorité car il doit
séduire le jugement de l'Autre). L'amour est ce paradoxe d'un lien
entre deux libertés, qui se veulent comme libertés l'une pour l'autre,
comme choisies librement et comme impossiblement liées par cette
liberté même, rêve d'un manque qui dure. Le premier amour est bien sûr
l'amour maternel dont on ne se relève jamais (l'amour maternel est une
promesse que la vie ne peut pas tenir). Pour Lacan, le besoin (de
l'enfant) en devenant demande devient besoin de l'Autre et désir d'être
aimé, de séduction pour s'attacher l'Autre inconditionnellement et se
protéger contre l'angoisse du délaissement et de la perte, nécessité
hallucinée :

Le désir est ce qui se manifeste dans l'intervalle que creuse
la demande en deçà d'elle-même, pour autant que le sujet en
articulant la chaîne signifiante, amène au jour le manque à
être avec l'appel d'en recevoir le complément de l'Autre, si
l'Autre, lieu de la parole, est aussi le lieu de ce manque.

Ce qui est ainsi donné à l'Autre de combler et qui est
proprement ce qu'il n'a pas, puisque à lui aussi l'être
manque, est ce qui s'appelle l'amour, mais c'est aussi la
haine et l'ignorance. Lacan 627

* Amours et amitiés

L'amour est pour Spinoza, une joie qu'accompagne l'idée d'une cause
extérieure, car on parle aussi de l'amour du bon vin ou du Pays. Mais
il faut raisonnablement ajouter que l'amour est surtout rapport à une
autre liberté dont on attend réciprocité et qu'il faut donc séduire.
L'amour est d'abord ouverture à l'Autre et rencontre mais, comme on
sait, une femme ne doit pas s'imposer car elle doit être désirée et
défendue, sauf à ne pas vouloir l'être et faire l'homme de plein droit
pourvu qu'elle en ait les ressources et s'affirme désirante. En effet,
l'amour n'est pas une joie accompagnée de la pensée d'une cause
extérieure (Spinoza) mais plutôt le manque (Éros) d'une joie qui est
certitude de l'objet de son désir et donc espérance impatiente d'une
satisfaction future (connaître l'objet de son désir et l'approuver. Si
c'est une maladie, qu'on ne m'en guérisse pas !). L'amour n'est pas un
dialogue, il ne s'y échange que des signes de séduction. Les autres
amours (Fraternel, Maternel, Paternel) se rapprochent de l'amitié.
Aristote distinguait trois sortes d'amitiés (par intérêt, plaisir ou
admiration) et on peut y voir aussi trois sortes d'amours. C'est
pourtant d'un intérêt particulier que l'amour sexuel se distingue,
jusqu'à colorer tout amour de son appétit. Ce que l'amour doit à la
sexualité est une complicité de la transgression ou une sorte de
reconnaissance du plaisir éprouvé et donné, or, pour Aristote, l'amitié
naît de la reconnaissance du bien qu'on nous veut (bon objet). Proche
de cette amitié est l'amour d'être aimé, la force donnée au narcissisme
par le désir de l'autre. On ne fait pas l'amour seulement pour le
plaisir du sexe mais pour plaire, exister pour l'autre, même si la
dépendance est souvent névrotique reproduisant les comportements
enfantins et les folies familiales. Cette régression se pare des
prétentions d'un amour idéalisé, d'une béatitude inaccessible (pour
soi, mais bonheur que les autres connaissent bien!), amour impossible
enfin qui n'est qu'un amour jaloux comme il y en a tant, amours
incroyables ne pouvant assumer la différence de l'idéal juré à la
réalité sordide. Une impasse pénible, mais quel amour est donc heureux?
La Jalouissance et l'hainamoration, ce qu'on appelle l'amour captatif,
est plus courant que l'amour bienveillant idéal et désintéressé.
 
* Le manque (impossible satisfaction et dépassement infini)

Il y a l'énamoration, puis l'amour, enfin la tendresse ou le
détachement, voire la haine. Éros est manque mais on ne peut continuer
à désirer ce qu'on a déjà (Platon) à moins de transformer le désir en
crainte de perdre ou en jalousie (l'espoir alimente toujours la
crainte). Mais le désir, devenu désirable dans l'amour, vient pourtant
à manquer dès qu'il est ordonné (Jouis!) ; c'est la castration même
(Lacan). Les amants étonnés savent bien qu'on ne leur laisse aucune
chance. La métamorphose de la vérité claire d'une rencontre en mensonge
institutionnalisé est à la fois lente et immédiate, commençant aux
premiers serments, aux premières certitudes après l'éblouissement de la
rencontre. L'érotisme repousse désespérément les limites mais ne peut
empêcher les ruptures sans quoi l'amour conjugal n'est ordinairement
qu'une servitude humiliante. Les serments contractés pendant la phase
érotique développent leurs contradictions ensuite sous le premier
mensonge : le serment d'aimer, la comédie d'amour. Malgré les vaines
tentatives de biologiser l'amour (Schopenhauer, Taine) le premier a
avoir réfuté l'amour au nom de la vérité est bien Freud.
L'impossibilité de l'amour (il n'y a pas de rapport sexuel) vient de sa
contradiction première où la force sexuelle nourrit une idéalisation
excessive (l'éternel féminin, bien suprême), où la privation de l'objet
d'amour concentre sur lui tous les désirs, tous les rêves
(cristallisation). Après cela il ne peut y avoir qu'une mort sublime ou
une déception criante (post coïtum animal triste) dont l'autre sera
accusé bien malgré lui (revendication hystérique, une telle tromperie
ne pouvant qu'être volontaire et l'oeuvre d'un esprit méchant, c'est
l'Autre qui est coupable). Après avoir trop médit de l'amour, Socrate
se reprit pourtant, ne voulant insulter le dieu, et il fit l'éloge d'un
amour qui n'est pas désir de possession mais de perfection, de
dépassement de soi comme l'amour de la sagesse ou de la justice. Si
l'homme tend vers le Bien, cette attirance doit se nommer amour alors
que, si le bien n'est qu'une absence de mal, il ne nécessite qu'un
amour de soi. Comme agent de notre perfectionnement l'amour est donc un
mal et un délire sacré mais dont la satisfaction sombre dans l'ennui
car l'amour est notre part d'inachevé et de mystère, de manque et
d'ignorance, manque de l'Autre car nous n'existons que pour un autre.
Le rêve d'un amour passion n'est souvent que l'amour de l'amour,
l'amour du changement, de la nouveauté (ma tête se détourne, le nouvel
amour. Rimbaud). La passion réelle, c'est l'amour-rencontre qui nous
joue des tours, c'est l'amour qui est la Vie même et qui nous comble
par surprise mais le plus souvent nous échappe douloureusement.
 
* Le bien suprême (la castration)

L'amour imaginaire est l'amour jaloux qui est amour de l'unique,
constituant l'objet du désir en bien suprême. C'est la béatitude de la
Béatrice de Dante qui est la jouissance de Dieu même. Cette jouissance
est ce qui, pour Lacan, signifie le désir supposé de l'Autre,
s'identifiant au Phallus et se réduisant toujours à la castration (la
jouissance supposée à l'Autre ne peut être que soustraite à la nôtre).
L'argument de Saint Augustin pour le Bien suprême (qui sera repris par
d'autres anciens débauchés, comme Ignace de Loyola) est de remplacer la
jouissance de biens matériels inconstants et trompeurs par la
jouissance toujours assurée de ce qui ne change pas et ne saurait nous
faire défaut. Ce passage à la limite de la morale, déjà effectué par
Plotin dans la contemplation de l'Un, reprenait l'idée platonicienne du
Bien qui avait été réfutée par Aristote. Pour ce dernier le bien est la
réalisation d'une fin et chaque existence a son bien propre. On ne peut
donner une essence commune aux biens sinon comme activité réussie car
on ne peut faire la somme des biens qui sont tous particuliers mais,
pour Aristote aussi, il vaut mieux viser les biens durables et qui
dépendent de nous (vertu et raison). La religion de l'amour est
contradictoire. Le bien suprême qui est aussi tout-savoir ne laisse
plus aucune place à la liberté, qu'il faut maintenir pourtant si on ne
veut pas imputer à Dieu le mal que nous faisons. Les notions de la
religion (Dieu, sacrifice, liberté, amour, etc.) tout comme le Bien
suprême ou le Phallus se révèlent comme notions contradictoires, ce ne
sont que des mots bien que douloureusement efficaces. La fausse bonne
solution de la religion, qui s'apparente en fait à une psychose en
reniant son origine sociale pour mieux fonder le réel de son objet, est
une impasse n'apportant pas la jouissance espérée mais exacerbant sa
certitude avec la souffrance de la séparation. La jouissance ne mène
ainsi qu'à la castration d'un désir interdit. Il n'y a pas de bien
suprême, il n'y a qu'une rencontre amoureuse particulière et
hasardeuse. Mais la passion amoureuse pare son objet de toutes les
vertus, portées à l'infini par un désir qui s'enivre de son
aveuglement. En effet, l'amour c'est lorsque le manque devient
désirable, quand on s'identifie au manque.
 
* Le véritable amour (narcissisme, aventure et récriminations)

L'amour n'est pas réductible à notre destin de reproducteurs. L'amour
est trop sérieux pour se réduire aux instincts sexuels, ce qu'on veut
dans l'autre, ce n'est pas le plaisir, c'est sa liberté fidèle, un
entretien infini et confiant. Ce qu'on cherche dans l'autre c'est
nous-mêmes dans son regard pour lui plaire (on existe pour l'Autre).
Épouser le désir de l'Autre, on appelle cela l'amour comme libération
de soi (don, abandon de ses désirs, de ses frustrations) ! Monde de
confiance, maternel, satisfaction primaire. L'amour est désir sacré en
cela qu'il est le désirable lui-même comme désir de désir. Le premier
amour, celui de la Mère, n'est pas celui du semblable mais si le même
au même se marie, c'est aussi le potier que le potier jalouse et
l'amour est hélas aussi admiration et jalousie (Jalouissance : on aime
celui ou celle qui est valorisé par les autres), image de soi. Cela va
rarement jusqu'à l'identification au manque qui structure toute la vie
mais, lorsque son objet est hors d'atteinte, cette brûlante souffrance
dure bien plus que les 6 semaines que laissait Charles Fourier à une
passion assouvie. L'amour comme passion de l'être n'est qu'une comédie
narcissique, un aveuglement volontaire, mais, quand il est rencontre,
il peut être aussi une jouissance profonde, une découverte stupéfiante.
Amour du semblable ou du dissemblable, de la possession ou du bonheur
de l'autre, de l'idéal ou du manque, le désir (pour-soi) échappe
toujours à son objet (en-soi) et renaît de ses cendres ne pouvant
trouver de satisfaction que dans son élan. Enfant de libertés qui se
cherchent et ne peuvent que se manquer, l'amour est enfant de bohème,
et si tu ne m'aimes pas je t'aime. L'amour naît aux détours d'une
rencontre réussie, gratifiante, où chaque geste va vers l'autre et
entraîne un autre geste avec confiance (rapprochement que favorise une
exclusion commune, une détresse ou un ennui profond). L'amour est
surtout cette ouverture à l'être, à la nouveauté (le nouvel amour),
certitude d'exister pour quelqu'un (trouver quelqu'un qui me comprenne
!). Hélas, la cohabitation suffit à poser continuellement la question
de l'égalité dont se nourrissent toutes les passions (Aristote) et trop
souvent la haine domestique. Un amour peut finir en amitié mais, plus
ordinairement il se finit en mépris et en rancunes réciproques de c_urs
blessés. La dépendance s'installant à la place de l'étonnement de la
découverte, un rapport de force s'établit aussitôt. Dès qu'on ne veut
plus donner mais recevoir, la récrimination empêche tout amour
désintéressé, tout abandon (hystérie et féminisme) et trop souvent la
durée du couple sera due simplement à la défaite du moins cruel :
Ainsi, elle se sent seule et vide, sa vie sans but ni joie si elle
n'est pas avec ce trublion rebelle qui lui redonne vie et qui se pare
de tous les idéaux. Puis, une fois qu'elle est installée, elle voudrait
vivre comme si elle était seule et ne voit plus de contrepartie à sa
soumission, plus d'aventure dans ses rêves et souvent le faible est
cruel dans son naufrage, n'ayant pas conscience de sa force (La
position gagnée, c_ur et beauté sont mis de côté, il ne reste plus que
froid dédain, l'aliment du mariage, aujourd'hui.135 Rimbaud).
L'hystérie ordinaire se suffit d'accabler perpétuellement son idole
déchue du désastre de sa vie réelle.
 
* Les quat'zamours

Pris maintenant selon chaque liberté, nous retrouvons les quatre
fondements métaphysiques de l'action humaine (rappelés ici des réunions
précédentes) et l'amour se divise en communauté (philia), prochain
(générosité), compagne (Agape) et désir (Éros) ou société, familiarité,
alliance et manque (Aristote). On peut aussi le diviser en amour réel
(rencontre), symbolique (mariage, parents), imaginaire (idéal) et
sinthome (dépendance, béquille). Il faut bien dire que l'amour semble
dépasser ces catégories, ayant tendance à envahir tout le champ
sémantique. La distinction des différentes causalités est malgré tout
un principe de clarification préalable, bien des malentendus étant
imputables à la confusion des genres. Que l'amour reste impossible ne
l'empêche pas plus d'exister que la liberté, la morale ou la vérité,
qui ne nous tracassent qu'à être nécessaires autant qu'impossibles, à
nous manquer. 

 
1 2 3 4
Thèse (il y a de Opposition Division Synthèse (liberté)
l'esprit) extérieure intérieure
Causes Efficiente Matérielle Formelle Finale
(auteur) (non-sujet) (non-matière) (amélioration,
réaction)
actif-discontinu passif-continu passif-discontinu actif-continu
Opposition nature/culture, moi/autres, +/- volonté/désir, possibles/causes,
in/out raison/folie Vie/mort
Politique amis/ennemis, riche/pauvre, Loi/faute, Résistant/passif,
aristocratie oligarchie république démocratie
Dialectique Sujet, Esprit Objet, Travail Forme, Conscience Contenu, action
(sujet-objet)
Vérité Révélation, Vérification, Impartialité, Authenticité,
ordre, code théorie critique ex-sistence
Non vérité Hérésie, faute, Hypothèse, Tromperie, Idéologie,
discorde erreur mensonge symptôme, ennui
Liberté Libre-arbitre, Délivrance Jugement, raison Projet,
choix, foi satisfaction intervention,
refus
Morale Moralisme, Éthique, mesure Justice, Esthétisme, vision
harmonie universel du monde
Principe Fraternité Prospérité Égalité (Droit) Liberté (désir,
(Philia) (suffisance) expression)
Discours Maître Hystérique Université Analytique
Dimension Symbolique Imaginaire Sinthome Réel
Finalités Pratique Théorique Théorie de la Pratique de la
pratique théorie
Domaines Religion, Sciences, Morale, Loi Politique, Art,
communication expérience lutte, aspiration
Théories Dogmatisme Scepticisme Criticisme Existentialisme,
(philosophie) subversion
Champs Être-donné Réalité Univers du Inconscient,
objective discours désirable,
relation
Temps Éternité Présent Passé (histoire Avenir
(cycles) finie) historicisme non
savoir
Amour Semblable, commun Familier, Contrat, Passion,
particulier serments, égal rencontre, projets
Objet Communauté, Prochain, Partenaire, Désir, exaltation
sympathie familiarité bienveillance
Origine Éducation, lignée Habitude, Responsabilité, Dépassement, ennui
cohabitation fidélité
Sentiment Aimable, Amitié, Estime, Perdu, abandon,
secourable tendresse réciprocité jouissance
Forme Solidarité Affection Équité manque
Fondement Vie, union, Foyer, besoin, Autre, devoir, Jeu, désir,
réputation dette respect violence nouveauté
Intérêt Fusion, ambition, Utile, Rapport, Aventure, risque,
orgueil agréable, admiration idéal découverte
plaisir
Stendhal amour-vanité amour-physique amour-goût amour-passion
Fraternel Maternel Paternel (Agapé) Sexuel (Eros)
(Philia) (générosité)
 

Tout vient du besoin d'amour. Il n'y a que deux problèmes : l'amour
conjugal et l`amour universel qui prétendent à l'absolu plus qu'à
l'amitié (jugement sévère d'un narcissisme blessé plutôt que la
bienveillance attentive du pardon). Tout dépend de quel amour on parle.
L'amour déçu et conjugal n'a pas un meilleur point de vue sur l'amour
que l'amour absolu de la jeunesse. Il faut faire la part à la fois de
l'événement, de la plénitude, de l'excitation d'un amour naissant,
d'une existence surgissant objectivement pour un autre avec un goût
d'éternité, mais il faut aussi faire la part à l'ennui, au mensonge,
aux reproches et à l'injustice d'un amour juré institutionnalisé. On ne
voit le passé et l'avenir qu'avec les yeux du présent.
 
*  Aimer son prochain comme soi-même

Le prochain est une indication utile qu'il faudrait mieux entendre,
mais ici l'accent est mis sur l'amour. Or la morale n'a rien à voir
avec l'amour, et sa fonction essentielle dans le commerce qui
l'apparente à la politesse et au Droit, est de garantir la rencontre
d'un quelconque avec un étranger, voire un ennemi venu traiter.
L'amitié ou l'amour c'est autre chose et comme sentiments, ne peuvent
se commander (Kant, Sade). Il faut noter que si l'amour de soi-même
nous semble tellement évident et premier, ce n'était pas le cas pour
Aristote qui recommande au contraire de s'aimer comme on aime un ami,
tant l'amitié lui semblait le fait premier. Depuis les moralistes
français l'amour des autres est devenu suspect (Nietzsche, Freud), mais
l'ouverture à l'Autre précède bien toute constitution du sujet. Pour
Aristote l'amitié suppose qu'on partage tout (la propriété et l'échange
sont ainsi la négation de l'amitié) et donc l'amitié est rare,
supposant un choix restreint. C'est bien ce que conteste le
commandement universel (Il n'y a pas d'objet qui ait plus de prix qu'un
autre. Lacan 460). La morale constitue l'interlocuteur comme personne
morale et fait du sujet le lieu de l'opposition de la loi morale et des
contraintes de la situation, réflexion seconde qui revient à soi après
s'être abandonnée à l'Autre. La morale va vers l'identification à
l'autre, ce n'est pas encore de l'amour. Notre véritable solidarité
commence au politique. "Sans division au sein de l'amour, sans le pôle
tout aussi concret de la haine, on ne peut parler d'amour véritable.
Ernst Bloch 330"
 
* L'amour de la révolution

Il faut remarquer que Freud n'était pas du tout sensible à la
nouveauté, tout plaisir étant répétition, le principe de réalité
n'ayant d'autre fonction que d'assurer que la réalité est bien conforme
à son hallucination. Lacan a tenté d'y faire sa place comme réel de la
surprise, mais, bien que grand lecteur d'Aristote, il n'était guère
sensible au plaisir de l'activité elle-même qui ne vaut, pour lui
aussi, que par le retour de l'objet retrouvé, le principe de plaisir
s'identifie pour lui à la paresse. Le nouveau attendu n'est qu'une
nouvelle version de l'illusion phallique. Aristote avait pourtant
raison. Il y a une jouissance de l'action distincte de la jouissance
perverse, d'aucune projection du désirable, ni Phallus, ni Dieu. Pour
l'amour, on sait de même que ce ne sont pas les rêves inassouvis qui en
font le prix mais la tentative héroïque et désespérée de faire l'amour
et d'y tenir parole malgré les trahisons, de donner forme (fonder un
foyer, cela occupe, passé le temps du désir et de la découverte de
l'autre). L'homme se doit pourtant à la Cité même si être amoureux,
pour lui, c'est lâcher les autres discours. L'amour montre plus que
tout comme notre vision du monde dépend de nos projets. On ne sort pas
de la cause finale qui précède toute représentation comme
intentionnalité. Orientation vers l'avenir, activité productrice de
quelque bien dont le secret est de gagner l'amour des autres, c'est le
seul véritable bien qu'on ne partage vraiment qu'aux moments de
fraternité révolutionnaire dans la complicité de la lutte. Le plus
souvent le seul bonheur est celui de l'activité réussie, inéliminable
de tout discours, de toute théorie, cause finale échappant toujours à
ses propres déterminations. La liberté politique aussi n'existe pas si
elle est jugée comme impossible, elle n'existe qu'en acte, droit pris
contre le pouvoir des discours constitués, affirmation d'une existence
bien présente. On peut dire de la morale, de la politique et de
l'amour, ce qu'on a dit de la liberté : ils n'existent qu'en acte,
arrêts de la chute dans l'objectif.
 
* Toujours la même chanson (cycles et générations)

Pour Rimbaud la philosophie n'est rien d'autre que les chansons
populaires arrangées. Depuis la nuit des temps, on a chanté l'ardeur du
désir et l'amour malheureux. L'amour a toujours été associé à la
mélancolie (introjection de l'objet pour Freud), l'aimé s'identifiant
au bien suprême comme projection de tout le désirable (qui est
signification du désir de l'Autre, signification qui s'impose du rival
dans l'Oedipe), et déréalisation de l'objet. Dès lors l'amour se
confond avec le désir d'être Dieu, de signifier objectivement (pour un
autre, en-soi, énoncé) sa liberté (pour-soi, énonciation).
Impossibilité qui s'incarne dans la mort des amants ou l'oeuvre
inachevée (pont de Cahors). Un amour n'a pas de chances s'il exige au
lieu de se surprendre, s'il idéalise au lieu de compatir mais ce parfum
de nouveauté s'évapore par définition avec l'âge qui ne peut prétendre
qu'à une complicité tendre, une amitié attentive qui ne peuvent
s'exprimer que dans une mise en commun, un projet commun, compagnons de
voyage. Après que le projet se soit réduit à l'aimé, c'est le projet
qui rassemble les vieux amis avant de reprendre le même refrain pour
d'autres aventures de la dialectique du sujet et de la société. Tout
finit en chansons : Celui qui n'essaie pas ne se trompe qu'une seule
fois. Pour qui cette chaleur dans ma voix ? Et si tu n'existais pas,
dis moi pourquoi j'existerais? Les mots sont toujours les mêmes, c'est
nous qui changeons quand on les dit. Enfin All you need is love même si
les histoires d'amour finissent mal, en général et qu'il n'y a pas
d'amour heureux.

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Une histoire d'Amour

L'amour est le plus ancien des dieux comme dieu de la génération
(Innana, Isis/Osiris), de la fertilité paysanne et du mystère de
l'union mystique de la vie et de la mort. Désir et délire sacré. La
religion Perse préfigure le Christ dans Mithra qui est l'ami mais comme
aide plutôt. Avec Empédocle l'Amour devient force d'Union opposée à la
Haine qui sépare tandis que pour Sapho l'amour est surtout bonheur
d'être aimé et désir (Je désire et convoite).

Pour Platon l'Amour est surtout tendance vers le bien, idéal,
dépassement mais il se divise en amour animal et amour spirituel.
Le Banquet :
Phèdre en fait le dieu le plus ancien (maternel?) et cause de
l'émulation dans la cité (une armée d'amants)
Pausanias distingue l'amour périssable du corps et l'amour durable
de l'âme pour justifier la pratique de la pédérastie grecque
(Aphrodite céleste).
Eryximaque en tant que médecin voit l'amour comme principe de la
vie, harmonie, accord des contraires, lien social.
Aristophane, par le mythe de l'androgyne coupé en deux, fait de
l'amour une recherche de complémentarité (être un, ce que Hegel
appelle chimisme).
Agathon décrit l'amour lui-même comme perfections et vertus
(désirable), justice volontaire, poésie, courage.
Socrate au contraire décrit Éros comme manque de quelque chose.
Éros est enfant de richesse (poros) et pauvreté (pénia, aporia),
fils et fille de Métis (invention, prévoyance, prudence). Métis la
sagesse pratique est donc sagesse et ignorance (délibération)
comme l'amour lui-même. Il ne faut pas confondre l'amour et
l'objet aimé. L'amour comme désir de possession, de l'immortalité,
de la contemplation, du bien peut mener à la philosophie qui est
aussi manque.
Alcibiade ne parle plus de l'Amour mais de l'aimé, ici Socrate,
montrant ainsi que l'amour véritable ne va pas vers l'harmonie
mais bien plutôt vers la scène de ménage, la récrimination, la
jalousie. L'amour s'y montre comme désir du savoir de l'Autre et
de son désir. Socrate n'assouvissant pas son désir, renonçant à
tout bien, ne montrant pas son sexe enfin, devient le contenant
d'un trésor (les bijoux de famille!) et commande au désir de
l'autre fasciné par ce supposé savoir et cette représentation
phallique imaginaire.
Socrate interprète ce discours impudique comme "Transfert ",
manque qui parade pour séduire un autre auquel il s'adresse (ici
Agathon) et, encore, jalousie.
 
Aristote considère les passions comme relations sociales et non pas
seulement représentation du réel. C'est l'effet de la représentation
que nous avons de notre image pour les autres (représentation de
représentation), réaction qui rétablit l'égalité, "conscience sociale
originaire qui réfléchit notre identité telle qu'elle s'exprime dans
l'incessant rapport à autrui" Michel Meyer. L'idéal est toujours ici
l'égalité avec l'autre, juste milieu qui est synthèse de moi et de
l'autre. (Pourtant la confiance qu'on peut avoir en quelqu'un peut
amener à ce qu'il se dépasse, ce qui est rétablir l'égalité avec son
image). L'amour semble donc résulter d'un vouloir du bien, on aime
celui qui nous fait du bien (reconnaissance). "L'amitié est une
bienveillance égale et réciproque". L'amour est donc égalité et
réciproque (entre colère ou crainte et tranquillité ou confiance qui
marquent une différence, supériorité ou infériorité). Mais il y a des
amitiés entre inégaux (parents, supérieurs). Le bienfait ou la charité
n'est pas une amitié mais une supériorité alors que l'envie,
l'émulation, la pitié égalisent tout comme la colère et l'indignation.
Les amitiés basées sur la différence (sexuelle) sont sujettes à
controverses mais celles basées sur l'égalité sont exposées aux
récriminations. Homme et femme étant à la fois égaux et inégaux
cumulent les difficultés. Il y a cependant amitiés familiale, érotique
et d'hospitalité comme il y a amitiés basées sur l'intérêt, l'agréable
ou la vertu et l'amour qui dure est celui du caractère de l'autre et
non de ses avantages. Enfin, même si être aimé semble une supériorité,
un pouvoir, "Aimer vaut mieux qu'être aimé, car aimer est une sorte
d'activité de plaisir et un bien, alors que du fait d'être aimé ne
procède aucune activité chez l'aimé. Connaître vaut mieux aussi qu'être
connu.201" Il faut enfin aimer un autre soi-même car "nous ne pouvons
pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes217"

St Paul reprend les louanges platoniciennes de l'amour dans son épître
sur la Charité qui se comprend comme identification au prochain et
abandon à Dieu alors que l'amour charnel du couple chrétien est
considéré comme compagnon (viator). Pour St Jean l'amour est identifié
au verbe et au sacrifice. Signalons que l'amour du prochain avait été
prôné bien avant par Mo-ti en Chine sauf qu'il prétendait qu'il ne
fallait pas faire de différence entre le prochain et le lointain mais
aimer universellement. Les Confucéens soutenaient qu'il fallait
préférer les plus proches.

St Augustin considère l'amour comme désir, ce que n'est pas l'amour du
prochain comme amour de l'amour, au nom de Dieu. L'amour du prochain
n'est qu'un amour indirect, amour de soi reporté sur l'autre par amour
de Dieu. Comme pour Spinoza l'amour se transforme ainsi de la
convoitise à la charité en se faisant amour de Dieu, du créateur, de
l'ordre du monde dont je tiens ma place. Ma compréhension de cet ordre
nécessaire transforme donc l'amour de soi en amour de l'être (vouloir
ce qui est) qui définit la contemplation du sage mais où se signe la
fin de l'histoire et de la liberté humaine. Reprenant le mysticisme de
Plotin, Augustin identifie le Bien suprême comme bien éternel et
immuable, à la raison, à la vérité et à Dieu, identifié donc à notre
satisfaction. Mais c'est le libre-arbitre qui devient impossible
contredisant la prescience de Dieu. Loin que la preuve ontologique
puisse nous forcer à croire à l'existence de Dieu, du bien suprême, de
la Vérité, c'est plutôt la contradiction de ces termes absolus qui doit
imposer leur inexistence.

L'amour courtois est contemporain d'une réévaluation du rôle social de
la femme dans le moyen âge et du culte de Marie. Dante identifie
Béatrice à la Sophia, à la jouissance de Dieu ou à la foi. Les
troubadours célébreront l'amour contrarié ou impossible, séparé de
toute cohabitation, comme épreuve initiatique. L'objet est survalorisé
mais au point que la femme réelle semble interchangeable. Préludant à
la carte du tendre les thèmes de l'amour courtois vont du deuil de
l'amour perdu aux étapes de l'amour (récompense, clémence, grâce,
félicité) qui sont autant d'obstacles sur le chemin de son
accomplissement. La femme y est cruelle, permettant à l'homme d'être
privé de quelque chose, empêchant que le désir s'éteigne.

Descartes remarque que si on peut avoir de l'admiration et de l'estime
sans le savoir, en revanche, l'amour est la prise de conscience de
l'admiration et de l'estime. Le désir est vouloir, vers l'avenir. La
passion y ajoute jugement et crainte avant même toute délibération
(représentation) qui se traduit en joie ou tristesse. Les passions nous
guident vers notre bien, elles renforcent ce qui est bon et l'amour est
d'abord inclination, aller avec qui nous est agréable (aussi bien amour
de concupiscence que de bienveillance) qui se divise en affection,
amitié et dévotion.

Spinoza rejoint Augustin dans son amour intellectuel, connaissance du
troisième genre, qui consiste à aimer en rapportant toute chose à sa
cause et donc à Dieu. Rappelons que pour lui l'amour est défini une
joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure.

Helvétius et les libertins tenteront de réduire l'amour à
l'amour-propre (avoir besoin de quelqu'un) et au plaisir dont la
tyrannie inextinguible (jouis!) et la cruauté s'imposeront avec Sade
comme l'envers de la loi morale (Kant).

L'amour romantique tentera une autre sorte d'amour de l'amour : à la
fois amour-propre, pur narcissisme, et amour impossible, océanique,
amour des causes perdues qui sombre dans la délectation morose du mal.

Hegel remplace plutôt l'amour par le besoin de reconnaissance et la
synthèse des opposés. La lutte du Maître et de l'Esclave peut être
transposée en lutte de l'aimé et de l'amant, le Maître étant ici celui
qui assume le risque de la rupture, celui qui n'a pas besoin de
l'autre.

Schopenhauer pousse un peu loin le principe de raison suffisante qui
alimente encore les délires scientistes ou raciaux en faisant de
l'amour la force issue de l'espèce qui s'oppose à l'égoïsme de
l'individu. Toute inclination tendre, quelques airs éthérés qu'elle
affecte, plonge, en réalité, toutes ses racines dans l'instinct naturel
des sexes61 En effet, ce qui est en question, ce n'est rien moins que
la combinaison de la génération prochaine.62 Cette souveraine force qui
attire exclusivement l'un vers l'autre deux individus de sexe
différent, c'est la volonté de vivre manifeste dans toute l'espèce :
elle cherche à se réaliser selon ses fins dans l'enfant qui doit naître
d'eux.66 Ainsi donc il n'est point d'homme qui tout d'abord ne désire
ardemment et ne préfère les plus belles créatures, parce qu'elles
réalisent le type le plus pur de l'espèce71 Tout d'abord il faut
considérer que l'homme est par nature porté à l'inconstance dans
l'amour, la femme à la fidélité76 Lorsqu'une femme affirme qu'elle est
éprise de l'esprit d'un homme, c'est une prétention vaine et ridicule83

Freud a ruiné l'hypocrisie bourgeoise plus que Nietzsche en dénonçant
les perversions réelles sous les idéaux chrétiens de l'amour qui
étaient encore largement indiscutés. L'identification de l'amour à la
sexualité, jusqu'à l'enfant dans le complexe d'Oedipe, a d'abord plus
choqué que l'hypothèse de l'inconscient qui traîne dans l'époque (de
Marx aux scientistes). L'amour est désir sexuel, c'est-à-dire désir de
l'Autre (et non pas instinct ou poussée vitale). L'amour primaire est
celui de la Mère interdite (non interdite la mère ne serait pas objet
de désir), objet perdu pour l'amour, qui, à se tourner vers le Père
castrateur, ne se défait jamais de l'ambivalence amour-haine. Il n'est
pas sûr que sa découverte considérable ait fait justice de tous les
aspects de l'amour et son comportement de soumission par rapport à sa
femme semble presque un mépris assumé pour une maladie nécessaire. On
lui doit pourtant une mise en lumière décisive de ce que l'amour est
d'une telle dépendance que le surmoi et le refoulement en sont les
effets ordinaires par incorporation. En son fond l'amour est toujours
narcissisme, entre l'hypnose et la foule, où l'identification à un moi
idéal se règle sur un idéal du moi . Les souffrances que l'amour
s'inflige, le deuil de son objet, montrent l'hésitation de l'identité
entre introjection et projection, culpabilité et survalorisation.
L'amour ne guérit pas, c'est, depuis Freud, la vérité qui souvent
guérit de l'amour.

Georg Simmel distingue bien différents champs qu'il unifie dans le
concept de Vie comme totalité impensable (confiance comme non savoir de
l'autre, fonction du secret d'une part, et conflit comme structurant et
socialisant d'autre part). Il distingue dans le mariage, comme
prévoyance vitale qu'il dérive d'un esclavage primitif de la femme, les
dimensions érotiques ou économiques, religieuses ou sociales, de
pouvoir ou de développement individuel.35 Pour lui l'amour résulte du
mariage54 On fait des sacrifices pour ce qu'on aime bien, mais
inversement aussi on aime bien ce pour quoi on fait des sacrifices57 La
femme engage son intériorité dans l'acte sexuel pourtant générique.
L'essence de la femme vit bien plus sous le signe d'un tout ou rien,
ses inclinations et ses activités sont mieux fondues, la totalité de
son être se soulève plus facilement que chez l'homme à partir d'un seul
point - affects, volition et pensées compris75. Interprétant l'Éros
platonicien comme intermédiaire entre avoir et non-avoir, il définit la
coquetterie comme jeux érotique entre avoir et non-avoir trouvant sa
justification dans la jouissance féminine. Même le don de soi le plus
total ne supprime pas chez la femme une ultime restriction de son
âme... une ultime partie secrète de la personnalité... cet "à demi
caché" de la femme, expression de sa relation la plus profonde à
l'homme... Rien d'étonnant à ce que naisse en l'homme l'impression
qu'on lui cache quelque chose, si le sentiment de ne pas posséder est
interprété comme refus de donner.139

Denys de Rougemont Dans L'Amour et l'Occident interprète l'amour
passion occidental, si différent de l'amour asiatique sexuel et social,
à partir de Tristan et Iseult, comme phénomène religieux, influencé par
le Catharisme, équivalent à une quête initiatique.

Alain identifie l'amour à l'ambition, tendance vers un idéal. La
réalité de l'amour se réduit, pour lui, comme pour Stendhal, à
l'échange de signes.

Ernst Bloch théoricien du sujet de l'action fait du désir, de
l'espérance et de l'utopie le propre de l'homme et de sa praxis
transformant le monde (ce qui est tordu veut être redressé, ce qui
n'est qu'à moitié plein, comblé402)[un trou bouché!], et opposé à la
consommation (Il y a assez de bonheur sur terre, mais pas pour moi :
c'est la conclusion à laquelle aboutit le souhait lorsqu'il
déambule47). La jeunesse se forme l'image idéale de son partenaire, son
alter ego ; l'amoureux ressasse la dernière impression de l'être aimé
comme promesse de retrouvailles. Mais "Il suffit que la femme désirée
soit conquise pour que la marée de visions qu'elle avait soulevée, se
retire.387" Le plus souvent, dès lors, "le métier donne du travail et
des soucis, le ménage est source de contrariétés domestiques et on ne
tarde pas à être la proie du cafard et de tout le reste. Hegel 388".
"Il n'existe pour le mariage malheureux aucun remède si ce n'est
l'acceptation de la banalité, la résignation à une existence d'ombre
dans le monde insensible des limbes390". Pourtant "le mariage a aussi
son utopie spécifique et son nmbe propre390" qui est la maison, la
recherche d'un Foyer de l'identité avec soi-même, loin de toute
passion. " La croissance silencieuse d'une confiance instinctive, les
blessures et les victoires communes.391". Malgré cette issue possible
"La résignation constitue la règle, le bonheur l'exception, plus encore
le fruit du hasard.392 Le rêve peut devenir réel, mais il ne le reste
pas éternellement.396"

Sartre renouvelle l'approche philosophique de l'amour en l'interprétant
comme asservissement d'autrui pour me libérer de son emprise, de son
regard (langage de la séduction, visant à faire éprouver, vol de
pensée, sacré/magie, masochisme), récupération de mon
être(-pour-autrui), de mon image, de sa liberté. L'autre étant le
médiateur de notre objectivation, nous sommes toujours en conflit avec
lui (enfer) pour récupérer notre liberté. La perversion consiste à
prendre l'autre comme objet, en-soi (aliénation, mauvaise foi), et non
pas comme liberté responsable (pour-soi). L'objectivation de l'homme
(=sadisme) est perte du regard de l'Autre et de sa mise en cause du
sujet où il se fonde comme inter-subjectivité (et comme Science alors
que l'attitude désintéressée et objective du savant rend impossible la
liberté, car non située).

Georges Bataille considère l'érotisme comme ce qui, dans la conscience
de l'homme, met en lui l'être en question et relève ainsi du désir de
retrouver la continuité perdue et donc la fascination de la mort. Mise
à nu et, en un sens, mise à mort, "l'érotisme a pour fin d'atteindre
l'être au plus intime, au point où le coeur manque", pour le faire
accéder à cette "contemplation de l'être au sommet de l'être".
L'érotisme en tant que transgression représente la part maudite,
l'excès, la limite, l'attrait du mal, la mystique de l'unité hors
discours.

Lévinas privilégie, dans l'amour conjugal, l'hospitalité du foyer qui
n'est pas un rapport de dialogue, L'amour vise Autrui, il le vise dans
sa faiblesse... Aimer c'est craindre pour autrui, porter secours à sa
faiblesse286 Rien ne s'éloigne davantage de l'Éros que la possession...
La volupté ne vise donc pas autrui, mais sa volupté, elle est volupté
de la volupté, amour de l'amour de l'autre... Si aimer, c'est aimer
l'amour que l'Aimée me porte, aimer est aussi s'aimer dans l'amour et
retourner ainsi à soi298 Dans la paternité, le désir se maintenant
comme désir inassouvissable - c'est-à-dire comme bonté -
s'accomplit.305 Le fait psychologique de la felix culpa - le surplus
qu'apporte la réconciliation, à cause de la rupture qu'elle intègre,
renvoie donc à tout le mystère du temps.317

Les années soixante ont amplifié la tendance ancienne à libérer l'amour
de toute convention sociale. Mais, l'amour libre c'est, paradoxalement,
la prétention de fonder toute cohabitation sur l'amour, sur le
sentiment, qui se substitue au contrat et à l'intérêt, avec les
conséquences catastrophiques qu'on sait car le mariage ne peut pas être
fondé uniquement sur l'amour. Cette libération a été exprimée
conjointement par les féministes et la "gay pride". Le féminisme
reflète effectivement le détachement de la naturalité, et comme tel
s'identifie bien à la lutte homosexuelle, mettant la liberté plus haut
que toute essence assignée. Ce ne peut être pourtant une stricte
égalité des sexes, une égalisation des rôles car si la cohabitation de
semblables est sans doute préférable, la passion se fonde sur la
différence. Cette différenciation des rôles se trouvera encore dans
tous les couples mais sans plus être imposée par l'état civil.

Lacan a été le plus loin en énonçant qu'"il n'y a pas de rapport
sexuel". Certes L'amour est ce qui supplée au rapport sexuel qui cesse
de ne pas s'écrire mais il reste contingence (rencontre). On ne peut
s'en satisfaire, parler d'amour est en soi une jouissance mais on ne
peut parler de l'amour qu'à partir du non-savoir (Socrate, Ruth). En
effet, l'amour c'est donner ce qu'on n'a pas (je te demande de refuser
ce que je t'offre car ce n'est pas ça), désir de désir, ce qui compte
dans l'amour c'est le signe. Dans le transfert, l'amour se dévoile
comme séduction du sujet-supposé-savoir (comme chez Sartre l'amour est
tentative de maîtrise de son image pour l'Autre). Le couple est pensé
comme symptôme (non pas rapport à l'autre mais au Phallus) où dominent,
comme ailleurs, jalouissance et hainamoration. Dans sa critique de la
pastorale analytique d'un stade génital oblatif où le sujet pourrait
être comblé, il montre que l'objet électif (tentative de retrouver
l'objet perdu) est toujours partiel. Il n'y a pas d'objet génital
totalisant (L'acte d'amour c'est la perversion polymorphe du mâle).
L'amour c'est réduire l'autre sujet à un objet survalorisé et, par là,
soi-même à un objet aussi valorisé et narcissique. Pour Lacan la fin de
l'analyse, comme reconnaissance de la castration se réduit à l'abandon
du bien suprême, du Phallus, au profit des objets partiels de la
jouissance par quoi seulement l'autre peut être abordé. L'interdiction
de l'inceste (du bien suprême) est la condition de la parole. Lacan
partagera dans ses Quantiques de l'amour la position de chaque sexe par
rapport à la castration. De là viendront bien des confusions sur le
concept de pas-tout appliqué aux femmes et qu'il faudrait sans doute
appeler plutôt plus-que-tout, où se reconnaîtrait le cri de l'amour
(encore!) rejoignant les élans Mystiques.

La jouissance qu'on a d'une femme la divise, lui faisant de
sa solitude partenaire, tandis que l'union reste au seuil.
Car à quoi l'homme s'avouerait-il servir de mieux pour la
femme dont il veut jouir, qu'à lui rendre cette jouissance
sienne qui ne la fait pas toute à lui : d'en elle la
re-susciter.23

Qu'une femme ici ne serve à l'homme qu'à ce qu'il cesse
d'en aimer une autre ; que de n'y pas parvenir soit de
lui contre elle retenu, alors que c'est bien d'y réussir
qu'elle le rate,

- que le maladroit, le même s'imagine que d'en avoir
deux la fait toute,

- que la femme dans le peuple soit la bourgeoise,
qu'ailleurs l'homme veuille qu'elle ne sache rien.25
Lacan L'étourdit

C'est d'où une femme, - puisque de plus qu'une on ne
peut parler - une femme ne rencontre L'homme que dans la
psychose... Ainsi l'universel de ce qu'elles désirent
est de la folie : toutes les femmes sont folles, qu'on
dit. C'est même pourquoi elles ne sont pas toutes,
c'est-à-dire pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt :
au point qu'il n'y a pas de limites aux concessions que
chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme,
de ses biens. N'en pouvant mais pour ses fantasmes dont
il est moins facile de répondre. Elle se prête plutôt à
la perversion que je tiens pour celle de L'homme. Ce qui
la conduit à la mascarade qu'on sait, et qui n'est pas
le mensonge que des ingrats, de coller à L'homme, lui
imputent. Plutôt l'à-tout-hasard de se préparer pour que
le fantasme de L'homme en elle trouve son heure de
vérité. 63-64 Lacan Télévision

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La Théorie

Aspirez aux dons les plus hauts. Et je vais vous montrer
une voie qui les surpasse encore toutes.

Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des
anges, si je n'ai pas d'amour, je ne suis plus qu'airain
qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don
de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et
toute la science, quand j'aurais la plénitude de la foi,
une foi à transporter des montagnes, si je n'ai pas
d'amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous
mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux
flammes, si je n'ai pas d'amour, cela ne me sert à rien.

L'amour supporte tout ; l'amour est serviable ; il n'est
pas envieux ; l'amour ne fanfaronne pas, ne se gonfle
pas ; il ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son
intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal ;
il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il met sa joie
dans la vérité. Il excuse tout, croit tout, espère tout,
supporte tout.

L'amour ne passera jamais.

Paul. Première épître aux Corinthiens 13

La Pratique

D'où les reproches dont on a parlé : l'un croit en effet
qu'on lui doit beaucoup parce qu'il a rendu de grands
services et qu'il a agi sur les instances d'autrui ; ou
bien il allègue encore d'autres motifs en ne considérant
que l'utilité du service rendu, sans penser au peu qu'il
lui en a coûté. L'autre au contraire insiste sur ce que
le service a coûté au bienfaiteur, et non sur le profit
qu'il en a lui-même retiré. Parfois, c'est le
bénéficiaire qui renverse les rôles : il évoque le
chétif profit qu'il a lui-même obtenu, tandis que le
bienfaiteur met l'accent sur ce qui lui en a
coûté.174Derni*re mise jour: 23/2/98

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